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13. 24 heures avec lui

Escrivaillon 0

L’étreinte ne dura pas plus de quelques instants. Stoïque et émotionnellement fermé comme une pierre, je n’avais envoyé aucun signe de satisfaction ou de contentement. Daniel le perçut et s’éloigna, me laissant sur mon bord de lit. Le malaise s’était installé, mais rester éveillé à y réfléchir n’y changerait rien. Je fis le vide dan ma tête pour m’endormir rapidement.

En me réveillant à 7h30, j’espérai avoir quelques heures de calme et de solitude. Je me demandai même si je n’en profiterais pas pour aller à la salle de sport pour courir et profiter de cet instant de liberté. Coloc venait de partir au travail, j’étais seul dans le silence de la cuisine. Mais presque aussitôt, j’entendis Daniel se lever.

– Hey, il est super tôt, reste au lit ! tentai-je.

– Non, ça va, je n’ai plus trop sommeil.

Son visage était marqué par la fatigue, et je n’en crus pas un mot. Mais je ne pouvais pas le forcer à retourner se coucher juste pour avoir un peu de temps pour souffler, ou lui permettre de mieux récupérer son énergie. Il était donc l’heure de mettre derrière soi le malaise de la nuit et de commencer la journée sur le bon pied. En 5 minutes, la table était pleine à craquer. Fromages, charcuterie, pain, viennoiseries, yaourts et céréales, il avait le choix. Je me retins de faire un esclandre quand il ouvrit son croissant pour y mettre du gouda, après tout, dans son île consanguine, ils mangent bien de la sauce à la menthe et du pudding macéré pendant des mois. Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Malgré tout, la conversation reprit de bon coeur et de bon train. Nous étions sincèrement contents d’apprendre à nous connaître mutuellement et nous partagions beaucoup de valeurs et de vues sur le monde. Comment ne pas aimer discuter avec cet être curieux, toujours respectueux , intelligent, et positif ?

Sur le chemin du Louvre, ponctuant nos conversations, il dut encore subir mes commentaires sur les endroits que nous traversions. La construction des Invalides, le tombeau de Napoléon, le pont Alexandre III réalisé pour l’exposition universelle, le Grand Palais, la fashion week et la forêt recréée par Chanel, l’Obélisque de la place de la Concorde provenant du temple de Louxor, etc… Alors que nous traversions les Tuileries, il finit par me poser des questions sur ma dernière relation. Ce fut l’occasion d’expliquer que je profitais, en ce moment, de mes « vacances sentimentales ». Je lui racontai les 2 dernières années, à changer de pays pour un ex, à ne pas avoir de nouvelles d’un autre, puis la demande en mariage, le départ pour le Vietnam avorté, l’ex qui m’avait rejoint en Thaïlande et que j’avais abandonné, en pleine nuit, sur une île, sans oublier l’élève. Non vraiment, je n’en pouvais plus de tous ces rebondissements. J’avais besoin de me consacrer à moi-même.

Lui avait une expérience complètement différente. Lors de ses trois années sur les routes d’autres continents, il passait d’une ville à une autre, ne restant nulle part, parfois en plein bush avec son camper van sans croiser âme qui vive pendant des périodes allant jusqu’à 2 semaines, dormant dans un hamac qu’il attachait à des arbres. Il me racontait ses anecdotes de route et de vie sauvage au milieu des appartements de Napoléon III et de tout cet étalage d’or, de velours, de lustres de cristal et d’objets riches et presque étouffants. Au rythme de sa voix, il m’emmenait avec lui sur les routes désertes, il m’expliquait le danger si réel des requins et des crocodiles et qui empêchaient la baignade, et nous étions au coin d’un feu, sous les étoiles, dans une immensité déserte mais grouillante de vie, ignorant sur nos pas les mosaïques perses, les Dianes chasseresses, et les enfants Jésus aux têtes effrayantes du début de la Renaissance qui nos entouraient. Après ces trois années de vie amoureusement solitaire, il était revenu pour aider ses parents, dans son village natal, puis avait mis toute son énergie dans son auto-entreprise, qui lui prenait un temps fou. Forcément, il avait de plus en plus de mal à se trouver sur la même fréquence que la plupart des garçons du coin.

Nos pas nous firent sortir du Louvre puis passer les Halles, l’Hôtel de Ville, Notre Dame et le boulevard Saint-Michel. Mais je voyais que le pauvre était exténué de toute cette marche alors je proposai de rentrer pour lui permettre de faire une sieste.

Enfin, j’allais avoir ce moment de solitude.

Mais mon bonheur fut de courte durée.

En allant jeter un oeil sur Facebook (t’as vu comme on passe de références culturelles et historiques à un récit bien ancré dans notre temps ? Cowabunga !), je vis ce que Daniel avait posté le jour de son départ à Paris :

« Off to Paris for a hot romantic date! Take a leap of faith, reach for the stars, adventure awaits everywhere around the corner. » (Je ne traduis pas car j’ai confiance en ton anglais, et je ne vois pas comment ne pas tomber dans la sous ou la sur-traduction pour la première phrase)(j’avoue ne pas avoir essayé plus de 15 secondes).

Hot romantic date… C’est bien cela qu’il espérait. De la chaleur humaine et sensuelle, cette connexion que nous avions eue au mois d’août dernier, quand dans cette grange, sur le son rock d’un groupe de Manchester nous avions passé 2 heures à danser le corps l’un contre l’autre, et à nous embrasser, passionnés par un je-ne-sais-quoi qui nous paraissait alors pourtant évident. 8 mois, ce n’est pas grand chose. Et pourtant, même si je lui reconnaissais un charme, cette fois, je ne me sentais pas du tout attiré. J’avais l’impression de décevoir ses attentes, mais est-ce qu’il en souffrait ?
Etais-je responsable de ne pas lui avoir dit textuellement « viens si tu veux, mais je n’aurai aucune attirance, je ne suis pas ouvert à de la romance », ou est-ce qu’il avait lui-même refusé de voir la réalité en face : un flirt lors d’un concert ne veut pas dire que la magie va reprendre instantanément huit mois plus tard ? Devais-je m’excuser, ou non ? J’optai, par facilité peut-être, pour la deuxième option. Cela ne m’empêchait pas de me sentir un peu coupable et de prendre en charge la majorité des dépenses dans un effort un peu idiot de compensation.

Le soir, nous devions aller au Nova Mix Club (pour les non-parisiens, Radio Nova organise régulièrement la venue de 4 artistes ou groupes électro, les vendredi soirs, avec une diffusion en direct sur leur antenne, de 20h à minuit) au Badaboum (une boîte de la nuit) pour écouter de la musique électronique et boire l’équivalent d’un demi-smic. Mais un problème de métro nous fit arriver trop tard pour entrer gratuitement. Daniel avait envie de danser, mais je n’étais pas du tout prêt à payer une blinde pour de la musique qui risquait d’être médiocre, alors nous reprîmes le chemin pour aller dans le Marais. Après tout, cela faisait aussi partie de la visite de Paris…

J’avais choisi le Freedj, avec ses prix de bar et son dancefloor souterrain et gratuit. La musique pop remixée n’est pas trop trop ma tasse de thé, je ne connais aucune chanson de Britney, Whitney, Christina ou des autres depuis 2001, année où j’ai arrêté de regarder le Boulevard des Clips avant d’aller au lycée (un indice sur mon âge véritable se trouve dans cet article, sauras-tu le trouver ?). Mais je trouvais l’endroit sympathique, vivant et pas prétentieux pour montrer à Daniel que Paris >>>> London.

Bien que fatigués par toute la marche effectuée, nous étions contents de danser, activité exutoire. Mais plusieurs éléments vinrent perturber la soirée. Premièrement, ma peur. Nous nous étions rencontrés à l’époque sur de la musique et avions une bonne alchimie pour danser ensemble, anticipant et les changements de rythmes, et les mouvements de l’autre. N’avait-il donc pas envie de recréer cet environnement pour retrouver ces émois perdus ? Comme à chaque fois que tu ne veux pas que l’autre se fasse des idées, j’ai donc dansé à une distance permettant au Saint Esprit de se tenir entre nous deux, et en prenant garde de ne pas le toucher, même lorsque les gens me poussaient vers lui pour passer derrière moi.
Deuxièmement, deux personnes, au cours de la soirée, me demandèrent si nous étions en couple.

– Il disait quoi ? me demandai Daniel.

– Rien rien !

On me draguait, et je me sentais mal vis à vis de Daniel, qui avait traversé 4 continents, les Marais de la Mélancolie, la Rivière de Flammes et une forêt maudite pour me rejoindre (oh, ça va, c’est métaphorique…), et qui, ne comprenant pas ce que je répondais,pouvait s’imaginer que j’étais content de l’attention que j’attirais, alors que j’essayais de mon mieux d’éconduire des soûlards un peu relous. Aussi, lorsque dans les campagnes sonnèrent deux heures, que les bars alentours fermèrent, et que le Freedj se remplit jusqu’à ras-bord au point de ne plus pouvoir bouger sans se prendre des coudes dans les côtes, je vis qu’il était temps de rentrer pour éviter tout énervement inutile.

L’appartement était vide. Coloc était partie chez son copain pour le week end. J’hésitai un peu puis annonçai à Daniel :

– Comme l’autre chambre est libre, je vais aller y dormir. Comme cela, tu ne te réveilleras pas à l’aube, à cause de moi.

Il eut l’air vexé. Ou triste. Je ne sais pas trop, j’évitai son regard.

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