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24. Je n’aime pas trop trop travailler de nuit

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Parisien, romantique mais célibataire, fêtard mais casanier, alcoolique mais avec modération, intelligent mais pas tant que ça...
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– J’ai lu que tu as parlé à Brad !! Mais c’est génial ! Tu as hâte de le revoir ? Tu te sens comment ?
Au  téléphone, Amandine voulait connaître les détails que j’aurais pu omettre dans mon dernier post.
– Bah, on s’est juste échangé nos prénoms, tu sais, et puis il est parti tellement précipitamment, je crois que j’aurais dû– Attends je dois te laisser !!

D’un geste rapide, je retirai mes écouteurs. Des clients venaient d’arriver pour faire leur check-in. Bonsoir, pièce d’identité, remplir le formulaire, merci, vous serez chambre 27 et le code wifi est sur la porte, en vous r’merciant.
Lorsque les portes de l’ascenseur se refermèrent, emmenant le couple à un autre étage, je remis mon oreillette.
– C’est bon, j’avais une arrivée. Donc oui, si ça se trouve il a pensé que j’étais un relou. Je t’ai dit qu’il est très très beau. Il doit se faire draguer sans arrêt. Je crois qu’il vaut mieux que je le laisse venir.
– Mais si tu montres pas que tu es intéressé, il ne va rien se passer. Tu crois qu’il va te draguer ? Tu dis à chaque fois qu’il a le regard fuyant.
– Non, mais de toute façon, Amandine, il est pas à ma portée. Donc ça sert à rien de me projeter…

Seul dans le lobby de l’hôtel, parlant à haute voix dans le micro accroché à mon oreille, je haussais les épaules en prononçant ma dernière phrase et me mis en chemin du bar pour essuyer la vaisselle.

– Okay, okay, j’insiste pas, me dit-elle, mais tu n’as rien à perdre… (pause) Et le boulot ça va ?
– Oui, tranquille…

Quelques ragots plus tard, nous avions raccroché.

Il n’y a plus que moi, dans le hall trop éclairé. Moi et mon esprit qui vagabonde et erre parmi les événements récents. Je ne sais pas pourquoi, au juste, je continue d’imaginer quoi que ce soit avec Brad… C’est stupide…

Au milieu de la nuit je doute. Les lumières qui m’encerclent ne font que projeter des ombres dans toutes les directions. Je suis seul. Je l’ai toujours été.
Le silence de la rue rend vivants les bruits qui se font généralement oublier. Les tic tac des horloges, l’air conditionné, les bourdonnements des appareils électriques… Les bruits mécaniques et froids finissent par devenir assourdissants et m’entraînent vers les abysmes de mes peurs.

J’ai envie de contacter Geoffrey. Je me retiens, ça ne sert à rien. Il a sa vie et ses choix à mener, et j’ai bien trop peur de l’influencer.
Alors je repense à Simon, bien sûr… Simon… Celui que j’ai laissé partir. Notre histoire aussi courte qu’intense. Ces quelques mots que je suis en train d’écrire me retournent l’estomac. Je vais voir ses photos sur les réseaux sociaux, effrayé du jour, qui finira par arriver, où la plus récente sera celle de son mariage.
Je n’aime pas son fiancé. Il m’évoque la médiocrité. Mais je vais voir son profil aussi, pour trouver des informations en plus.
Et toujours cette photo de noël qui me nargue. ils sont assis dans un escalier, entourés par leurs deux familles, ensemble, et tous et toutes sourient à l’objectif. Et j’ai beau détester son fiancé, je prends alors conscience que je n’aurais pas pu apporter cela. Moi, le sans-famille. J’aurais été seul au milieu d’eux. La pièce rapportée. L’excroissance. Toujours seul.
C’est un peu le problème, je pense, quand on s’élève seul et que l’on fuit une famille toxique. On a l’impression de ne pas mériter ce bonheur, qu’il n’est que pour les autres. On passe devant ces vitrines où les gens sont unis, s’engueulent parfois, mais s’aiment. Et on reste dehors. Spectateurs curieux de cette chaleur intérieure qui nous fait défaut. Vagabonds à l’âme grise.
Plusieurs fois j’ai tenté d’ouvrir l’une de ces portes, de rentrer dans la vitrine d’un de ces clans. Mais je me sens toujours sur le qui-vive, je n’y crois pas, cela ne peut pas durer, je ne le mérite pas. Pire même, au bout de quelques semaines, cela m’étouffe. Je ne comprends pas cet amour inconditionnel. Comment est-il possible ? Il est faux, c’est obligé. Vous me connaissez à peine. C’est juste une illusion. Je ne saurai jamais donner autant en contrepartie. Je ne peux plus respirer. Je vais vous décevoir. Je ne suis pas assez ceci, pas assez cela. Laissez-moi tranquille !

Alors soudain, j’accepte cette noirceur, ce fatalisme. La nuit est noire dehors. Je regarde les photos de Simon et je me dis que je n’aurais jamais pu lui apporter de bonheur. Je ne sais même pas ce que c’est ! Je peux apporter des idées, de l’aide, un cadeau sans problème ; mais le bonheur ? Je le trouve où ? Je ne sais pas comment aimer. On ne me l’a jamais montré. La seule chose que je peux faire, c’est me réjouir qu’il soit heureux. Il l’est sûrement davantage que s’il avait été avec moi.  Alors je joins mes mains et je lui souhaite le meilleur.
Et moi dans tout cela ? Je suis mieux seul, c’est certain. Je m’en convaincs. Ce n’est pas parce que je suis habité par la solitude que je dois l’imposer à quelqu’un. Je peux tout à fait l’accepter : je ne serai pas heureux avec d’autres personnes, mais ce n’est pas grave. La vie ce n’est pas que la famille. C’est aussi la culture et la connaissance, et bien qu’élusives, elles ne demandent rien en échange. On ne peut pas les décevoir, faire d’erreur. Je fais ma ronde dans les couloirs déserts en me disant que j’ai encore tellement de choses à apprendre, et que si cela ne remplit pas le cœur, cela remplit la tête. Je dresse des listes de ces choses que je dois encore apprendre. Une nouvelle langue, une époque picturale, l’histoire d’un pays ou les films d’un réalisateur ? Qu’importe la façon pourvu qu’on ait l’ivresse.

J’ai tellement de choses à apprendre… Vraiment, je ferais mieux d’oublier Brad, et les lettres de l’élève… Le plus beau cadeau que je puisse offrir aux gens que j’aime et ai aimés, Simon, Céline, Geoffrey, Franck et les autres, c’est de les laisser m’oublier. Moi, cet être à jamais incomplet qui ne serai jamais capable d’apporter le bonheur à qui que ce soit… Mes sentiments, je vais les taire… Ils n’apportent que du malheur.

Alors que je mets en place le petit déjeuner et prépare les oeufs brouillés, je repense à ces égarements. Quelle bête j’étais d’avoir tenté ces relations sentimentales ! Je revis les moments de bonheur et les détruis avec un cynisme cruel. Billevesées, erreurs, mièvreries… J’érige un procès contre ma naïveté.
Et comme tous les matins, ce sifflement et ce son de freins, le camion-benne passe dans la rue et je remarque que la nuit n’est plus si profonde. L’asphalte commence même à se teindre de bleu tandis que quelques oiseaux se font entendre dans la distance.
La ville se réveille et le silence irritant se meurt doucement.
Une cliente descend enfin. Je lui souris. Et avec ce seul contact s’envolent mes idées noires et renaissent mon humanité et l’espoir. Cette voix qui me crie que je serai toujours seul retourne se terrer dans un recoin de mon âme, jusqu’à la prochaine nuit de doutes.

  1. Scheick_That Scheick_That

    Seigneur, qui n’a rien à voir là-dedans, que c’est bien écrit!

    • Escrivaillon Escrivaillon

      merci (smiley qui rougit)

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