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33. Heureusement il faisait beau

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Parisien, romantique mais célibataire, fêtard mais casanier, alcoolique mais avec modération, intelligent mais pas tant que ça...
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Le jour où j’avais vu Casey pour l’entretien, je reçus un e-mail d’un autre hôtel étant tombé sur mon CV.
Merci de nous retourner le dossier suivant complété si vous souhaitez travailler avec nous.
Quatre pages à remplir, et notamment les établissements scolaires DEPUIS LE PRIMAIRE, la liste des stages, missions d’intérim et emplois courts ou saisonniers, et la liste des emplois précédemment occupés, en indiquant salaire perçu, et les personnes à contacter pour références.

Quatre pages…

Pour faire de la réception…

Mais il s’agissait d’un 5*. Voilà une expérience qui serait nouvelle et qui pourrait bien rendre sur le CV. Alors je pris la décision de remplir et de renvoyer ce dossier. Mais quitte à travailler dans un établissement avec beaucoup de contraintes et de courbettes, j’indiquai dans la partie « rémunération souhaitée » un salaire très haut. Vraiment trop haut pour de l’hôtellerie, en fait. Mais j’essayai de me convaincre que je pourrais justifier mon prix élevé (mes langues étrangères, mes années d’expérience à l’étranger, mon côté pluridisciplinaire). Dans ma tête, c’était simple. Ou ils seraient pingres, et dans ce cas-là, autant rester dans un établissement moins prise de tête, ou bien ils se montreraient généreux et ce pourrait être une piste intéressante.

Je ne m’attendais pas à avoir de réponse.

Contre toute attente, ils me fixèrent rendez-vous pour hier après midi.

Content comme si mon amoureux à Téléphone Secret avait été Zac Efron, je prévins mes amis. J’allais devenir riche et beau, dans un bel hôtel super luxueux, et à vingt minutes à pied de chez moi.

Hier, donc je fis encore plus d’effort sur ma présentation, refaisant trois fois mon noeud de cravate pour qu’elle tombe à la parfaite hauteur. Je me vendais cher, je n’avais pas intérêt à lésiner sur les détails. Je fis les finitions de ma barbe de trois jours aux ciseaux, avec une grande précision. La pilosité faciale pourtant tant à la mode serait sûrement non souhaitée, mais autant être soi-même aux entretiens.

Le chef de réception m’accueillit dans un grand hall austère et froid. Bonjour, bonjour, suivez-moi, installons-nous, alors parlez-moi de vous.
La conversation fut plaisante, mais encore une fois, ce qui m’était proposé ne me plaisait pas.
Ils cherchaient un réceptionniste pour le soir, qui serait en charge. Le poste était donc en fait un Premier de Réception. Les horaires : 15h-23h (un peu bof), et jours de repos les mercredi et jeudi. Encore une fois, travail TOUS les week ends et aucune flexibilité. Enfin pour le salaire, il s’avéra qu’ils n’avaient pas lu mon dossier et qu’ils payaient moins bien que Casey (« mais si vous vendez des soirées au Lido [à nos clients à 90% hommes d’affaires qui reviennent chaque semaine], vous pouvez rapidement accumuler des commissions »)(LOL)
Il posa ses questions sur mes qualités et mes défauts, et fut suffisamment satisfait pour me dire d’attendre. Il en avait fini avec moi, il allait maintenant faire venir la directrice, Katherine Chancellor.

Elle arriva quelques minutes plus tard, me toisa, et s’assit avec grâce et la tête haute en face de moi et reposa ces ennuyeuses questions sur les qualités et les défauts. Pour les défauts, j’expliquai, sans mentir, que mon but personnel était de toujours m’améliorer. Je souhaitais devenir la meilleure personne possible, et mon but était de travailler et de gommer ces mécanismes négatifs. Mes défauts anciens ou encore existant se trouvèrent être atroces à ses yeux. « Vous vous rendez bien compte que l’on attend de vous la perfection et rien de moins » et « quand vous dites que vous étiez sarcastique avant, cela veut donc dire que vous aimez vous moquer et prendre les gens de haut… Bien bien… ». J’essayai de me défendre, de rectifier, mais je voyais que cela ne menait à rien.
– Bon, bon, et parmi tout ces défauts, est-ce que vous avez au moins une qualité qui vous sauve ?
Je tentai une pointe d’humour.
– Hélas aucune… dis-je avec un léger rire humble et discret, tout en m’empressant d’ajouter la suite. Ma vraie qualité, c’est l’humain. J’aime rendre service, partager, échanger, et faire en sorte que la personne en face de moi se sente bien, client comme collègue.
– Humpf… Oui, enfin ce que vous ne semblez pas comprendre, c’est que dans notre hôtel, les clients sont pressés, ils n’en ont rien à faire de vous écouter raconter votre vie. Et puis vous allez parler et parler, cela va ennuyer les gens, et pendant ce temps-là, vous ne faites pas le reste de vos tâches de réception. Vraiment, si vous pensez que l’hôtellerie c’est juste discuter et faire la conversation, vous vous trompez ! Et puis nous avons un restaurant parfois il y a des personnalités françaises*, ce que nous recherchons, voyez-vous, c’est quelqu’un qui sait se tenir et ne va pas se comporter de façon déplacée.
– Je… Mais…
Je fus interloqué. Et ce qui rajoutait à ma confusion était son sourire et sa voix qui n’était pas dans l’agression. Chaque parole dans sa bouche se transformait aussitôt prononcée en une vérité qu’il n’était plus possible de modifier.
Elle regarda le reste de mon dossier et mes expériences.
– Oui bon, je vois des hôtels à l’étranger, mais à Paris vous n’avez jamais travaillé.
– Mais si, regardez donc ces…
– Humpf, oui, des 3 et 4 étoiles… Là forcément vous aviez sûrement le temps de discuter et de ne pas avoir beaucoup de travail…
– Non, vous savez, comme dans tous les hôtels les…
– Bon je vais vous poser des questions pour voir si vous savez travailler. Exemple concret. il est tard, vous recevez une réservation, vous vérifiez la carte bancaire et la garantie n’est pas autorisée. Le client arrive, que faites vous ?
– Et bien je demande le paiement immédiat, ainsi qu’une caution, pour éviter que l’on…
– Non mais par rapport au client, vous faites quoi ? Si vous avez déjà travaillé en réception, vous devriez répondre à cette question facilement.
– Et bien le client, je l’accueille normalement, je prends sa pièce d’identité, sa carte bancaire, je fais remplir la fiche d’arrivée…
Elle me regarde, un brin dédaigneuse.
– Vous savez que j’attends quelque chose de précis et là, vous ne savez pas comment gérer une situation pourtant simple… Le client vous le traitez comment ?
– Et bien j’ai du mal à voir ce que vous voulez me faire dire, présentement…
– Humpf… Au final je me rends compte que vous n’avez pas vraiment d’expérience. Il faut contrôler la pièce d’identité et la carte bancaire.
– Mais je vous ai dit que je prenais ces documents, cela tombe sous le sens que je les vérifie en les prenant, voyons !
J’étais juste incrédule devant la façon dont elle essayait de me rabaisser.
– Si vous étiez quelqu’un de professionnel, vous l’auriez dit de façon instinctive… Bon deuxième question. Le client arrive avec cette réservation mais n’a pas de carte bancaire… Vous faites quoi ?
– Et bien je luis fais payer l’intégralité de son séjour en espèces, bien sûr.
– Ah, et donc après c’est à nous de virer la personne le lendemain parce qu’elle refuse de partir ? Non, quand la personne qui arrive est louche, il faut que vous sachiez refuser cette personne. On vous confie cet hôtel le soir. On veut quelqu’un en qui on puisse faire confiance !
– Mais…
– Bon, et une cliente vous annonce en plein milieu de la nuit qu’elle quitte l’hôtel avant la fin de son séjour parce qu’il fait trop chaud dans sa chambre ? Vous faites quoi ?
– Et bien j’essaie de la calmer dans un premier temps, et je…
– Elle ne veut pas être calmée, elle est avec ses valises en bas prête à partir !
– Justement, ça me permet de lui expliquer que je vais vérifier comment je peux résoudre son problème et de…
– Ah donc vous ne savez même pas ce qu’il faut faire en cas de problème…
– Non mais avant de lui proposer une autre chambre (si on en a), je vais quand même voir si je peux…
– Non, non, non ! Quand il y a un problème, vous devez proposer toutes les solutions à la cliente !
A ce moment-là, ma perplexité s’était envolée, et avait été remplacée par une résignation paisible. Je ne pouvais rien dire pour rattraper les choses, elle n’était pas méchante, juste un peu bornée à mon sens… Pourquoi perdre de l’énergie à lutter ? Ce n’est pas comme si c’était là le travail de mes rêves non plus ! Rien que pour les week end et la paie décevante, j’aurais sûrement refusé le poste. Plutôt que de m’énerver, je devins placide et laissai Katherine me faire la morale…
– Bon, bon, bon… Et alors, quelles sont vos prétentions salariales ?
De bon coeur, j’éclatai de rire. Elle écarquilla les yeux. Qu’avait-elle dit qui fut donc si drôle? J’essayai d’expliquer sans la moindre aigreur ni amertume la chose suivante :
– Madame, je n’ai pas su vous convaincre que je sais faire face à ces situations basiques, vous êtes maintenant convaincue que je ne connais pas le métier d’hôtelier, je pense qu’il n’est pas nécessaire de poursuivre cet entretien.
Elle parut décontenancée.
– Ecoutez, je vous explique que nous cherchons quelqu’un en qui nous pouvons faire une entière confiance. Après ce métier s’apprend. Même moi j’ai commencé comme stagiaire et regardez où j’en suis. Nous ne sommes pas contre former une personne si nous croyons en elle. Après, vous comprendrez que ces questions que je vous ai posées sont…
S’était-elle radoucie ? Son but était-il donc de mater le candidat pour montrer qui commandait ? Je l’interrompis.
– Madame, vous avez parfaitement raison de poser ces questions et je saisis tout à fait votre point de vue et vos exigences. Vous dirigez un 5 étoiles, vous souhaitez que les prestations soient à la hauteur des exigences des clients, je le comprends et vous respecte pour cela ! Maintenant je suis cher. J’ai [fait ceci et fait cela dans ma vie], j’ai des qualités à apporter un hôtel. Mais vu la façon dont s’est passé l’entretien jusqu’à présent, je ne vois pas comment vous pourrez trouver mes prétentions justifiées.
Elle regarda le dossier, vit le montant et ajouta :
– De toute façon, vous savez que même si on vous demande combien vous souhaitez, nous savons déjà combien nous avons décidé pour le poste. Vous seriez disponible à partir de quand ?
– Je… je ne serai disponible qu’à partir du 5 mai.
– Et vous êtes célibataire, pacsé, en concubinage ? Quels sont vos projets dans le futur ? Un achat d’appartement ou quelque chose qui nous permettrait de savoir que vous resteriez en poste pour plus de quelques mois ? Et par curiosité, vous êtes fumeur ? Donnez-moi donc quelques uns de vos anciens employeurs que je peux appeler.
Et enfin, j’eus droit à une compliment :
– Bon, et je vous rappelle que si vous travaillez ici il faudra raser cette barbe. Nous sommes un établissement de luxe, on ne peut pas travailler avec des gens qui font sales et négligés, donc pas de barbe. Enfin, je ne veux pas dire par là que vous avez l’air sale ou négligé. Pas du tout. Mais allez au Georges V, ou dans n’importe quel grand hôtel, les hommes se rasent tous les jours, d’accord ?

Je répondis à toutes les dernières questions et pris enfin congé après une heure d’un interrogatoire incompréhensible et à la limite du cocasse.
Sitôt les portes fermées derrière moi, je retirai ma cravate, ouvris 3 boutons de ma chemise et fis tomber la veste afin de rentrer chez moi tranquillement sous un soleil radieux.

J’avais perdu du temps et avait fait perdre du temps à Katherine Chancellor, mais heureusement, il faisait beau.

 

*  LOL.

Questions subsidiaires :

  • Vous pensez qu’elle va me rappeler ? En écrivant l’entretien, je me rends compte qu’à la fin, elle n’était pas si fermée à me revoir.
  • Vous dites quoi comme défauts, vous ?
  • C’est quoi votre pire entretien d’embauche ?

 

  1. 1 – Je pense qu’elle va te rappeler. (Mais moi je bosserai jamais pour une chieuse pareille. ) (je ne sais même pas comment t’as tenu jusqu’au 1/4 de l’entretien, tu es fort courageux.)

    2 – Je dis que je pose beaucoup de questions et que j’ai besoin de savoir les tenants et les aboutissants de ce que je fais, sinon je fais la révolution. (C’est un très gros défaut la curiosité dans certaines boîtes)

    3- Une concession automobile pour un remplacement intérim de 2 semaines où on m’a demandé si j’étais enceinte, si je comptais avoir des enfants, si j’étais mariée et si je voulais bien faire des journée de 12 h et travailler le week-end mais payées heure normale. J’ai pris le job (c’était atroce, les commerciaux s’engueulaient et en venaient limite aux mains juste au dessus de ma tête, le job était chiant à crever et la patronne imbitable et quand ils m’ont proposé de rester et de virer la précédente, j’ai pris mes jambes à mon cou. )

  2. Tu as été très patient avec Miss Van de Kamp. Je l’aurais envoyé chier assez rapidement, courtoisement, mais assez fermement pour qu’elle se sente conne.
    Ce sont eux qui ont besoin de toi, pas toi qui a besoin d’eux. Voir les choses dans ce sens (même si c’est un peu faux) permet d’apaiser le contexte et de déculpabiliser.

    J’ai passé une fois un entretien complètement WTF pour un stage. J’ai passé une heure horrible à me faire mitrailler de questions dont je ne comprenais pas le sens par deux fous-furieux, pour m’entendre dire « Ah mais oué, mais bon, il n’a pas du tout le profil, je vois vraiment pas pourquoi tu veux le prendre ».
    Alors que :
    – Mon profil était parfaitement lisible sur mon CV
    – Si je n’ai pas le profil pourquoi me convoquer ?

    Bref, j’ai été pris.
    J’ai tenu un mois.
    Je me suis barré.

    PLUS. JAMAIS.
    Quand un entretien se passe mal et que le ressenti avec l’employeur est dégueulasse, ça en vaut pas le coup de s’engager.

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