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Seuls dans le bureau, encore

Amandine Van de Kerk 0
Amandine Van de Kerk

Amandine Van de Kerk

Maman exilée aux Pays-Bas
Amandine Van de Kerk

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– Mais arrête de te poser des questions et fonce !
Je manque de recracher mes ramen en entendant Chris prononcer ces mots.
– Mais ça ne va pas ? Je ne suis pas ce genre de femme  !
Il fronce les sourcils d’un air paternaliste et me reprend.
– Mais « ce genre de femme », ça ne veut rien dire ! Oui, tu es mariée, mais tu es malheureuse. Tu ne fais rien depuis des mois avec ton mari, il ne te regarde plus, vous ne dormez même plus vraiment dans le même lit, tu te sens seule et plus désirée, et de l’autre côté, tu as Roman, ton collègue, à qui tu plais, et pour lequel tu as des sentiments et…
– Mais je n’ai pas de sentiments ! Qu’est ce que tu racontes ?
– Amandine. Je t’ai écouté me parler de lui depuis plusieurs semaines. Je t’ai écouté me raconter vos fous rires, vos discussions et vos textos… Tu ne peux pas nier cette complicité, et je vois que tu rayonnes quand tu parles de lui. Alors tu peux essayer, mais tu ne peux pas me mentir.
Je ne sais pas quoi dire. Quelque part, si je suis honnête, je sais qu’il a raison, mais j’ai l’impression d’être coupable d’un crime horrible. Les yeux dans mon bol, je l’écoute continuer, mais c’est comme s’il lisait dans mes pensées.
– Mais Amandine, regarde-moi, arrête de baisser la tête. Tu n’as pas à t’en vouloir ! C’est beau d’aimer ! C’est ce qu’il y a de plus important sur Terre ! Alors parfois ça fout le merde, ce n’est pas pratique, on a l’impression de ne pas savoir comment gérer. Mais même si tu es officiellement mariée, ça ne veut pas dire que tu dois être malheureuse si les sentiments ont changé ! Tu n’es pas qu’une mère et la maîtresse de maison : tu es aussi une femme, et cette femme a besoin de séduire, et d’amour et de reconnaissance et de désirs !
Chris est un passionné, il a parfois de ces tirades enflammées qui me font sourire et me donne envie de croire au romantisme. L’avoir comme ami, c’est un peu comme avoir son propre Alexandre Jardin qui vient vous lire des passages de ses livres quand vous êtes en train de prendre un verre, tranquille.
– Mais je ne sais pas ce que je ressens ! C’est tellement confus dans ma tête !
– Arrête de nier. Tu penses à lui sans arrêt, tu perds l’appétit, tu attends toujours un message de sa part, mais ça te fait peur en même temps, tu veux le voir et tu veux l’éviter… Docteur Chris est formel, tu es pathologiquement amoureuse.
Il s’interrompt et se ressert un verre de Asahi. Malgré son côté péremptoire, sa voix est chaude et douce. Il ne cherche pas à me pousser dans mes retranchements, mais plutôt à accepter ces sentiments qui m’effraient.
– Je sais bien que depuis que tu es petite fille, tu imaginais que le mariage serait le choix final et que malgré les difficultés, tout se passerait bien, le futur serait tout tracé et rassurant. Mais c’est pas aussi facile la vie, tu le sais. Et puis le plus important c’est que tu sois heureuse.
– Mais alors c’est quoi la solution ? Je suis maman, je ne peux pas divorcer !
– Pourquoi pas ?
– Mais… mais… Bastian est petit, ce serait pas facile !
Chris balaie cette idée d’un geste de la main, cet argument lui paraît ridicule.
– Bah, les enfants, ça s’adapte… Et tu veux que je te dise, à la maison vous êtes toujours en train de vous engueuler, un tel climat c’est encore plus malsain que deux parents séparés et heureux chacun de leur côté. Allez, argument suivant !
– Je… De toute façon Menno ne travaille pas, avec ses indemnités temporaires, il serait incapable de trouver un appartement, et moi je ne pourrai pas garder la maison. Non, non, ce serait impossible. Il a nulle part où aller, il serait obligé d’alller vivre chez sa grand-mère, c’est la seule qui pourrait l’héberger. Mais à 36 ans, ce serait affreux pour lui…
– Hum… J’avoue qu’économiquement et logistiquement ce serait difficile…
Il prononce ces mots en prenant un gyoza avec ses baguettes. Il faut le convaincre par la logique.
-Mais de toute façon, Amandine, vous aurez le temps de penser au divorce plus tard. Pour l’instant, tu as beosin de t’épanouir et d’être une femme à nouveau. Moi je dis que tu devrais donner sa chance à Roman. Il est mignon, il te fait rire, vous vous entendez bien, il te fait te sentir bien… Je ne vois pas ce qui te retient.
– Mais qu’est ce qu’on va penser de moi ?
Là, la coupe est pleine :
– « On » ? « On » ? Mais on se fout de « on » ! Regarde, tu m’en parles et je te réponds quoi ? Que tu as raison de vouloir aimer ! Les autres, tu t’en branles ! Et tu veux que je te dise ? Les autres ils ont leurs propres histoires, leurs propres vies… Ils en ont rien à foutre de ce que tu fais, si ça te rend heureuse ! C’est pas comme si « les autres » avaient tous des vies parfaites.
Il pointe ses baguettes dans ma direction pour me dire la phrase suivante :
– En fait, c’est pas « on » qui te fait peur, c’est toi-même. Tu as peur de pas être l’image modèle à laquelle tu avais envie de ressembler. Mais Amandine, faut la déchirer cette image. Tu es pas parfaite, personne n’est parfait (à part moi), et c’est pas grave ! Tu es humaine, tu as un cœur, suis-le ! Sois fière d’aimer !
Il sourit, convaincu d’avoir persuadé le jury, moi. Et quand il me parle comme ça, c’est vrai que j’ai tendance à le croire, à me dire que ça va, que je ne suis pas un monstre. Alors je lui dis que je vais réfléchir. Et qu’il a raison, sûrement.
-Mais bien sûr que j’ai raison !
Il sourit et tend son verre pour trinquer à cette phrase.
Au moment où je dis proost, il répond :
– Je trinque à la beauté d’une femme qui aime !
Je rougis et j’éclate de rire en même temps.

***

Lundi, comme souvent, comme je dépose Bastian à la crèche de bonne heure, je m’attends à arriver la première. Mais une voiture est garée devant le bureau. C’est celle de Roman.
Je ne sais pas trop quoi faire, et je me surprend à espérer que quelqu’un d’autre sera là.
En même temps, j’ai l’impression que mon cœur s’est mis à battre plus rapidement depuis que je sais qu’il est là, derrière la porte.
Il tourne la tête dès que la porte s’ouvre. Il semble réservé et me propose d’aller à la machine a café, à l’étage. Nous montons, et échangeons quelques platitudes. Le temps est figé, l’air ne bouge pas. Nous redescendons, et en bas des escaliers, je sens que je n’ai pas envie de résister…
Je pose mon gobelet sur la table à côté. J’ai l’impression d’attendre.
Il pose le sien, me serre contre lui et m’embrasse.
Encore.
Enfin.

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