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5. Attentats

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Parisien, romantique mais célibataire, fêtard mais casanier, alcoolique mais avec modération, intelligent mais pas tant que ça...
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Les semaines précédentes j’avais réussi à convaincre mon manager de m’envoyer travailler dans le bureau parisien pour une semaine, fin octobre. Ce serait intéressant d’apprendre le fonctionnement de cette équipe avec qui nous peinions à discuter ! Et puis je me ferais loger par des amis, cela ne coûterait rien à la compagnie. Cela avait été validé et j’avais pu passer un peu plus de temps avec Franck, qui en avait même profité pour acheter du mobilier et réaménager son appartement. Fin octobre, sur un coup de tête, j’avais décidé de fêter mon anniversaire en petit comité, au Carillon, bar fétiche de Cec, et d’autres potes, et à 2 minutes à pied du bar de Franck. Le Carillon, c’était une institution de quartier et un peu plus loin. L’endroit où on pouvait retrouver des têtes connues par hasard. Franck avait promis de passer, mais il retrouvait une amie avant, et je regardais ma montre toutes les 15 minutes, impatient de le présenter enfin à mes amis qui avaient fait le déplacement. Je fumais en terrasse quand il arriva, et tout mon impatience disparut, tant j’étais content de l’avoir enfin près de moi… Tout le monde le trouvait adorable et mignon, je dansais intérieurement la macarena tellement tout me paraissait parfait. Exceptionnellement, je n’avais pas pris d’aller-retour pour le 14 novembre. J’étais tellement crevé de mes 40h/semaineau bureau (minimum), de mes deux nuits de 8h en réception et de mes soirées hebdomadaires à Paris que le vendredi soir, à 22h, j’allai me coucher et m’endormit aussitôt. Dans le Salon, Zane passait la soirée avec l’un de ses meilleurs amis qui devait prendre l’avion hyper tôt. Ils avaient décidé de faire nuit blanche. Lorsque j’ouvris les yeux, il était 5h12 du matin. Les lampadaires dans la rue donnaient une teinte orangée aux ombres dans ma chambre, et par réflexe, mon premier geste fut de tâtonner autour de moi pour trouver mon téléphone. Des messages de Franck m’attendaient : 22 : 31 Oh putain il y a plusieurs fusillades a paris et stade france. 22 : 33 Les gens courent ! 22 : 38 Nous nous sommes enfermé dans le bar c’est du délire 04 : 10 Je sais que tu dors,tout vas bien!!…fatigue et tristesse…wtf   Stupeur et incompréhension, je me levai d’un bond. Dans le salon, Zane et son pote discutaient devant CNN. Des images des rues de Paris, désertes de tout sauf de camions de police, de forces armées, et ces images de l’entrée du Bataclan. Zane se leva et bégaya « Je.. Je suis désolé… On n’a pas osé te réveiller… » Le bandeau en bas de l’écran affaichait « des dizaines de morts et de blessés… », « attaques terroristes à Paris… » et les images continuaient de défiler, montrant à présent la façade du Carillon… Finalement, un envoyé spécial expliqua la chronologie encore bancale. Mais ce qui m’importait le plus était l’heure de fin. Visiblement, tout s’était arrêté à minuit et le dernier message de Franck était postérieur. Mon coeur battait à toute vitesse, entre horreur, soulagement, peur, et tristesse. Ignorant Zane qui essayait de me prendre dans ses bras pour me réconforter, j’envoyai un message à Franck : 5 : 34 oh mon dieu oh mon dieu oh mon dieu 5 : 34 je suis tellement soulagé que tu ailles bien Pas de réponse. Il devait dormir, évidemment… 5 : 40 j’aimerais tellement te serrer dans mes bras… Sur facebook, ce n’était plus que messages d’effroi. Un message d’une amie, à 21h30 « N’allez pas au Carillon, il y a des coups de feu, tout le monde court partout », puis en réponse un peu plus tard elle ajoutait « je venais de me garer, et j’ai vu des gens courir en hurlant « il y a une fusillade, partez ! Partez ! » Mais il était tellement tard, et tellement tôt au moment où je lisais que personne n’était connecté. Jusqu’à ce que je vois une petite lumière verte s’allumer à côté du pseudo de Cec. Tu vas bien ? Je viens de voir ce qu’il s’est produit à Paris !!! Je suis sous le choc. Cec était sortie au Badaboum ce soir là, dans le 11ème aussi. Quand elle avait voulu quitter la boîte, les videurs lui avaient barré l’accès. « Désolé, on ne peut laisser partir personne, il y a eu quelques problèmes dans les rues ». Afoce d’insister pour savoir ce qu’il se passait dehors, Ils lui avaient répondu aussi délicatement que possible. La boîte était en état de siège potentiel. La jeunesse qui était sortie pour s’amuser, boire et danser était à la fois protégée mais prisonnière de l’endroit. On lui recommandat de ne pas trop parler pour éviter un mouvement de panique. Et puis là, elle venait de sortir. Il était aux alentours de 6h.  Elle avait regardé autour, mais il n’y avait pas de taxi en vue, et elle était sonnée par les informations qui lui avaient été délivrées au fur et à mesure, par son téléphone. Alors elle rentrait à pied. Dans le 15ème. Au fur et à mesure de ses pas elle me racontait aussi que Paris semblait morte. Il n’y avait pas les rires de gens bourrés à ce moment où la nuit recouvre encore la ville, il n’y avait pas de passants pressant le pas pour se rendre à leur travail super matinal. Mais il y avait des tâches de sang, çà et là. Et les quelques personnes qu’elle croisait étaient comme elle, zombies hagards ne sachant pas trop quoi faire, ni comment, ni surtout quelle émotion laisser sortir. A part les larmes qui coulaient un peu partout, avec ou sans retenue. Depuis ma chambre à Amsterdam, à mon clavier, j’accompagnais son retour. Craignant tout pour elle. M’inquiétant de la moindre pause dans ses notes et pensées. Enfin elle fut arrivée. Elle me remercia. Elle ne savait pas dire pourquoi mais le fait de me parler lui faisait du bien. De mon côté je me sentais de plus en plus impuissant et la tristesse et la peur firent place à une colère et un dégoût que je retournai contre moi-même. Pourquoi étais-je si loin ? Pourquoi n’étais-je pas là bas, avec ceux et celles qui comptaient. Je m’imaginais traversant Paris pour rejoindre Franck à son bar. Je les imaginais cachés dans la cave, et moi, frappant au rideau de fer pour leur dire que j’étais là. Mais je ne pouvais pas me téléporter. Je n’étais pas là pour protéger ou aimer les miens. J’étais là, tout seul, comme un con, à mon ordinateur, et j’avais envie de vomir, de pleurer, de hurler, de me laver… Je me sentais souillé, sale, violé, extension humaine de la ville où j’étais né, où j’avais tous mes amis, et où, cette nuit noire sang, je n’étais pas. Il ne me restiat qu’à attendre, abruti dans le canapé devant les chaînes d’information en continu, souhaitant connaître tous les détails, comme si la connaissance allait m’aider à mieux encaisser. Et je fumais cigarette sur cigarette, en alternance avec des gorgées de café. Zane me regardait inquiet. « Tu es sûr que je ne peux rien faire pour toi ? » « non, je te remercie ». Enfin Paris ouvrit les yeux, et les premiers messages de « je vais bien » en direct s’affichèrent. Et avec eux, une réponse de Franck. Il s’était rendu chez sa meilleure amie. Il n’avait plus de batterie, mais lui aussi aurait aimé que je sois près de lui. « Mais ne t’en veux pas de ne pas être ici. Au moins, ça me faisait une personne de moins pour qui m’inquiéter ! » Oui. Je le concevais. Mais mon coeur ne l’acceptait pas vraiment. Et je n’avais pas de quoi m’acheter un aller-retour en Thalys à 270€ pour 24 heures. Oh, que je détestais devoir me soumettre à cette question d’argent… Dans la vie, on ne devrait pas avoir à être limité par le fric, pour des moments aussi intenses. Un semblant de normalité s’installa ce week-end. Il partit bosser tôt  pour occuper ses pensées, même s’il me disait être à fleur de peau et à ne pas pouvoir retenir ses larmes, malgré tout. J’essayais de lui envoyer des messages sur les beaux moments que nous avions partagés, les mois précédents, pour lui changer les idées, mais ses phrases trahissaient qu’il n’arriver pas à voir la vie en rose… Et comment l’en blâmer. Quand je ne textai pas, je restais le regard perdu, et le coeur lourd, alors que je n’avais rien vécu. J’avais dormi toute la durée des attaques… Mes amis aussi faisaient semblant de reprendre un week end normal. Mais une flamme s’était éteinte momentanément chez tout le monde.  C’est le dimanche que j’ai commencé à envoyer des messages à Franck pour lui dire que j’étais décidé. Je quitterais Amsterdam à la fin de mon contrat, en mars. A la télé, on ne parlait plus que d’une ville attaquée, en champ de première bataille, il y aurait peut-être, sûrement, de nouvelles vagues de terreur. Je ne pouvais pas rester loin. De l’autre côté de mon clavier, je sentais Franck un peu distant. Changé. Je ne dormis pas beaucoup ce week end, et le lundi, j’appréhendais de retourner au travail. Moi le frnaçais de l’équipe, on allait vouloir me présenter des sympathies, ou me poser des questions, et je ne pouvais m’imaginer répondre calmement. J’allais trouver cela hypocrite. Personne n’allait comprendre… J’allai donc au bureau à 7h30, m’enfonçai les écouteurs sur les oreilles, et commençai à traiter tous les dossiers et mails. Une collègue arriva, me salua, je gardais les yeux à mon écran. Puis un peu avant 9h, mon manager rentra dans l’open space. Je voyais la fatigue dans ses yeux. Sa femme était parisienne. Il vint s’asseoir à côté de moi, je retirai mes écouteurs, et il me demanda « ça va ? » Je voulus répondre que oui, je voulus être fort. Mais à la place de mots, ce furent des sanglots qui sortirent. Et pour la première fois, je me mis à pleurer.  Pas très longtemps. Et discrètement. Je ne pouvais pas parler. Je me sentais inutile et épuisé, et toujours aussi sale. « Est-ce que… Je pourrai aller travailler au bureau parisien pour quelques jours ? » Mon manager me regarda, et me dit : « Il faut que je demande au… Ecoute, tu sais quoi, vas-y. Je me charge de la direction ». le lundi soir après les attaques, j’allais donc retrouver Paris, et voir de mes yeux comment ma ville allait. « Franck, ça ne te gêne pas si je viens passer quelques jours à partir de ce soir ? » « Non, viens ! »

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