Appuyer sur "Entrée" pour passer au contenu

La Bonn-aventure – 1

Escrivaillon 1

Mon frère interrompit ma narration.
– Mais je savais pas que tu faisais aussi du recrutement, maintenant. Ca te plaît ? C’est intéressant ?
– Franchement, j’aime beaucoup.Je suis vraiment l’interface entre les clients et les postulants, je dois vraiment comprendre les attentes et trouver une personne au plus proche… Et ce qui est amusant c’est que parfois les clients te disent chercher tel ou tel profil, mais en fait, ils ne se rendent pas compte qu’ils se mentent. J’ai par exemple un client qui voudrait des candidates, mais il ne sait pas communiquer avec les femmes, en prétendant que c’est parce qu’elles ne sont pas assez pro ou pas assez matures. En fait, il ne sait bosser qu’avec des hommes. Alors je lui dis que je cherche d’autres femmes pour lui, mais je lui colle des hommes, et ça se passe très bien. J’ai pas envie d’envoyer mes candidates dans un endroit où elles ne seront pas bien traitées.

Face à moi, allongés dans l’herbe, devant l’univeristé de Bonn, mon frère et sa copine m’écoutaient avec attention et une bière à la main.
– Alors pourquoi tu veux partir si tu aimes bien ?
– En fait, quand je suis arrivé, ma boîte d’intérim voulait juste quelqu’un avec le titre de « formateur » pour faire face à la concurrence. Je devais donc faire une journée au bureau, et le reste en vacations. Et puis ils m’ont refilé d’autres tâches: recrutement, quality control (aller visiter les employés), aller voir les clients, prise en charge des évaluations, rédaction et traduction du site web, et plein d’autres choses, mais toujours le tout sur 2-3 jours et le reste en vacations. Je pouvais donc finir à 7h du matin, reprendre 3 heures plus tard pour une réunion, ou remplacer quelqu’un de malade sur site et devoir faire 16 heures de shift sur deux sites.
Quand tu sais que cela me prend 1h30 de chez moi pour me rendre au boulot et le même temps pour repartir, tu comprendras que cela m’a fait des semaines horribles. Parfois, j’ai dormi sur le sol, au bureau, parce que j’avais juste quelques heures de battements entre deux shifts…
– Il le sait, ça ton boss ?

Résultat de recherche d'images pour "bonn université"

Je haussai les épaules en reprenant une gorgée de Kölsch.
– Je crois que oui, mais que ça l’arrangeait bien de détourner le regard. Un peu comme Amandine, à la maison, qui m’a vu arrêter de cuisiner, prendre 10 kilos et passer comme un fantôme jour après jour.
Boss voulait avoir quelqu’un qui compense les défaillances de Brenda, ma collègue. Amandine voulait sa maison. Reconnaître que je n’allais pas bien, c’était prendre le risque que je me désolidarise, de devoir chercher une autre solution. En faisant l’autruche, on peut espérer que la situation se maintienne indéfiniment, même si ce n’est pas réaliste.
Je regardai le vent faire bouger les branches des rangées d’arbres autour du petit parc…
– J’ai commencé à faire des crises d’angoisse, à ne pas en dormir de la nuit. J’ai repris la cigarette alors que j’avais arrêté, j’ai eu des envies de suicide à nouveau… Regardant les camions passer et les ponts avec une sorte de gourmandise rêveuse. Je n’allais vraiment pas bien.
– Mais, mais tu me disais que tu allais en festivals, que tu t’amusais bien!!!?? Je ne comprends pas ! Et tes amis à Amsterdam ?
– Déjà, Amandine a fermé les yeux… Et puis je crois que je ne veux pas emmerder les gens, donc je ne dis rien, et je fais semblant que tout va bien. Ah et puis aussi, avec mes horaires pourris au boulot, je n’avais plus le temps de voir mes potes, donc j’ai fini par ne plus avoir de nouvelles de personne. D’autant que je n’avais rien à raconter. Boulot, boulot, boulot… Mon quotidien n’était plus que cela, 50h par semaine + 15 h de transports en commun.
Mon frère me prit dans ses bras : Putain t’es vraiment trop con. Pourquoi tu gardes tout à l’intérieur ? Appelle-moi, parle-moi quand ça ne va pas !
Je lui rendis son étreinte.
– Allons, allons, de toute façon vous étiez en congé sabbatique en Amérique centrale pendant un an, vous aviez d’autres choses à faire que m’écouter couiner ! Et puis là, maintenant, j’ai posé ma dem’ , j’arrête bientôt… Je vais enfin pouvoir penser à moi.
– Tu vas faire quoi alors ?
La Kölsch était à présent vide. Ma belle-soeur me donna une gorgée de sa Radler.
– Franchement, je ne sais pas. Je dois vous avouer que je suis un peu perdu, hébété. Ces derniers mois, je ne sais plus comment m’occuper de moi. J’ai l’impression que je ne sais plus vivre. Certains de mes jours off, je restais à la maison, dans mon lit, sans rien faire. Sortir en festival écouter de la musique était une des seules choses qui me faisaient dortir de mon canapé, et qui me permettait de prétendre que j’avais encore un semblant de vie sociale, même si j’y allais seul. Mais bon, devenir clubber, c’est pas vraiment un mode de vie. Et il faut que je parte de chez Amandine…
– Qu’est ce que tu aimes ? Que veux tu faire ?
– Je ne sais plus…

Mon frère me regarda avec compassion mélée de pitié. C’était là exactement la raison pour laquelle je n’avais parlé à personne de mon mal-être. Parler de moi me donnait juste l’impression d’être une petite merde égocentrée et geignarde.
Mais en même temps, prétendre que j’allais bien n’avait pas eu d’impact vraiment positif : me remplir et vider la tête d’alcool lors de mes jours off n’était clairement pas une source d’orgueil.
Il était temps que j’admette autour de moi à quel point j’allais mal et il fallait en effet que je trouve la réponse à cette question. Qu’est-ce que j’aimais au juste ?
J’avais juste l’impression d’être étranger à mon corps et à ma vie, spectateur impuissant du film morose qui se déroulait en noir et blanc…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.